10 ans déjà...

11 mars



100_0471.jpg11 mars 2000, 20h00
Je me sens énorme. On dirait que j'ai pris du poids dès que ma grossesse a été connue de tous, un peu de poids : juste 6 kilos et demi.
Je me sens bien, grosse mais bien. Je suis soulagée que mon père sache enfin. Il n'a pas eu honte de moi, il a voulu le dire à tout le monde, même en Guadeloupe :
- "La honte, c'est pour les autres, pas pour nous !".Je l'ai aimé encore plus quand il a dit ça.
Je ne suis pas retournée en cours cette semaine, j'ai perdu le bouchon muqueux et je dois accoucher le 20 mars. C'est plus prudent de rester me reposer à la maison.
Mon petit garçon est en forme il parait, je l'ai vu sucer son pouce... Il devrait naître un mois pile avant mes 18 ans, le 21 avril.

12 mars 2000 : 4h30
Je sens quelque chose de chaud dans mon lit. Je souris dans le noir parce que je suis certaine d'avoir perdu les eaux. Quelqu'un va venir habiter le petit lit au fond de ma chambre. Je suis jeune, mais j'ai hâte de serrer mon bébé dans mes bras, il n'y a pas d'âge pour aimer. Pour le reste je serai forte et j'apprendrai.
J'allume la lumière, je n'ai pas perdu les eaux. Je saigne. Beaucoup. J'ai même perdu un petit caillot. L'espace d'un instant je me dis que je perds le bébé par morceaux. Des années plus tard, je me traiterai d'idiote en y repensant.
Je me donne des petits coups au ventre pour réveiller mon fils, pour être sure qu'il vit. Il me répond vivement : il est comme moi, il n'est pas du matin.

Je me lève, je file me laver un peu et mettre une protection puis j'appelle mon amie C***. Elle crie, elle me hurle qu'elle arrive à la clinique dès qu'elle peut. J'appelle ma mère : "Quoi maintenant, mais je ne suis pas habillée !". Maman...
J'aperçois de la lumière venant de la chambre de mon père, il est encore insomniaque. J'entre...
- "Papa, il faut m'emmener à la clinique !"
Il bondit hors de son lit, il enfile un survêtement en criant :
- "Dépêche-toi, mais dépêche-toi, on va être en retard, prends ta valise. Mais vite vite !Je me demande...en retard pour quoi ? Il s'inquiète, il me stresse tellement que j'en suis toute nerveuse. Mon sac, celui du bébé, mes clés... J'oublie quelque chose mais quoi ? Il me stresse tellement...
Il continue de parler tout seul, il sort faire tourner le moteur de la R19. Il remonte et me dispute encore pour que je dépêche et que je mette mes chaussures. Facile à dire avec mon gros ventre. Je ressens une légère douleur, comme quand j'ai mes règles, mais elle se décale vers le dos...
D'un coup, il se calme, ses yeux brillent un peu je crois :
- "Tu as mal ?
- Un peu.
- Allez on y va..."

5h00Il a toujours roulé très lentement mon père. Là il se surpasse... Nous sommes à 30 km/h sur la nationale 20 ! Il n'y a personne, mais il craint tout de même l'accident. C'est mon père. Il me conduit à la clinique. Je vais accoucher.

5h15
Nous sonnons aux urgences. J'informe l'infirmière que je perds du sang. Beaucoup de sang.
Elle veut qu'on fasse l'admission avant de me monter en salle de travail. J'ai de plus en plus mal...
- Vous avez vos étiquettes ? Vos étiquettes Sécu, c'est ce qui remplace le carnet de maternité !"
Je savais bien que j'avais oublié quelque chose ! Mon père devient tout rouge, il est un peu en pétard, il va devoir aller chercher mon dossier !

En attendant, comme j'ai de plus en plus mal, je monte en salle de travail. Mon amie C*** arrive avec ma mère. Elle pleure. C***, pas ma mère. Elle parle, beaucoup, tout le temps. Elle a laissé mon frère tout seul à la maison. Il a 7 ans, c'est de l'inconscience, mais je ne peux pas en placer une pour le lui dire. Elle ressort pour téléphoner, tant mieux.
C*** me caresse le front, elle m'aide à attacher ma chemise de nuit. J'ai envie de faire pipi mais je perds tellement de sang. Elle dit qu'elle va m'aider, que je ne dois pas avoir honte. Je fais mon pipi dans le bassinet, j'ai l'impression d'avoir deux ans. On me met une alèse et le Dr Tarzan (cheveux longs et gueule d'amour) vient m'examiner. Il est content d'être là, il avait peur de ne pas être de garde, nous sommes dimanche.
Il m'ausculte et je crie, mon col saigne et je suis "à 1 doigt seulement", ça veut dire 1 centimètre. Il m'explique qu'à partir de 5, ça commence à être bien. Il me repose LA question. C'est toujours NON. Je ne veux pas de péridurale.
On me met sous monitoring, j'entends le coeur de M***. Je lui dit de ne pas trop tarder parce que ...ça commence à faire sérieusement mal.

Mon père s'est occupé de mon admission. Il passe me voir dans la salle de travail. Il est debout près de mois, on parle, il me demande si ça va. Il me dit de ne surtout pas écouter ma mère, il ne comprend pas pourquoi je veux qu'elle soit là. Elle m'a dit tant de choses horribles ces derniers temps.
Il veut enlever son manteau, on crève de chaud dans cette salle. La sage-femme entre...

- "Il faut y aller maintenant Monsieur. C'est à elle de faire le travail. Ça va prendre du temps. Allez, il faut la laisser."Mon père doit s'en aller. Ses yeux brillent encore plus, il pleure un peu. Il m'embrasse sur le front et m'y fait aussi un petit signe de croix. Il me souhaite du courage et me dit "à tout à l'heure". Mon papa...

7h00
Mon col ne s'est pas ouvert plus que ça. On vient m'examiner tout le temps, et ça me fait mal à chaque fois. Une sage-femme entre à nouveau et je me mets à pleurer, je ne supporte plus, mon col est trop sensible. J'ai des contractions très douloureuses aussi. Je refuse qu'on me trifouille à nouveau la foufoune ! La France entière l'a vue j'ai l'impression !
La sage-femme me dit que la poche des eaux n'est toujours pas rompue, elle va le faire pour accélérer le travail. Je crois qu'elle a une baguette en métal dans la main ! Elle perce la poche d'un coup et je suis inondée d'un liquide chaud ! On doit à nouveau me changer d'alèse. Je saigne moins mais je ne peux pas me tenir assise, j'ai perdu trop de sang. Je suis faible et j'ai faim. Je voudrais une pizza. J'ai droit à un coup de brumisateur.
Ça fait deux heures que je cherche à joindre le Grand Ex. Nous ne sommes plus ensemble, mais c'est son fils qui va naître, je veux lui laisser une chance d'être là.
Ma mère ne cesse de parler. Elle raconte à qui veut l'entendre que je suis née dans cette clinique, il y a presque 18 ans. Qu'elle a eu une césarienne, non en fait trois césariennes...blablablabla..... Pitié, faites-la taire.
J'entends une femme hurler. N'importe quoi ! Elle pourrait se retenir ! Heureusement, moi je suis courageuse, je ne mettrais pas mon enfant au monde en hurlant. Pffffffffff, non mais j'vous jure !

10h00
Je suis à "5 doigts". C'est très lent. C'est très douloureux surtout. Le Grand Ex arrive et se met à pleurer dès qu'il me voit. Il est désolé. Désolé de m'avoir ignorée pendant des mois au lycée. Désolé qu'on se soit séparés au bout de 18 mois ensemble et juste avant que je lui dise pour le bébé.
Il est désolé, désolé, désolé... Il m'agace. JE suis enceinte. JE souffre. JE vais avoir un bébé. J'ai envie de le frapper, je vais le faire. Mais je suis tellement faible, et j'ai tellement faim.
Ce mec est un raté, il chiale alors qu'il arrive à se tenir debout et qu'il n'a mal nulle part. Je suis amoureuse de ce raté et j'espère tous les jours qu'il va revenir. Même aujourd'hui, alors que j'ai envie de le tuer.
Ma mère fait des allers-retours chez elle pour aller voir mon petit frère. Ma grande soeur arrive de province par le train, elle était en week-end. Elle pleure au téléphone, elle voulait tant être là. Elle délègue le rôle de grande soeur à C***.

13h00
Le Grand Ex est resté avec moi. J'ai moins envie de le tuer. On pourrait devenir de bons parents un jour. Enfin on peut rêver... Ma mère m'a bien dit qu'une fille capable de cacher sa grossesse pendant 8mois ferait forcément une mère pitoyable.
Le Dr Tarzan me dit qu'une fille capable de se pointer seule dans une clinique pour se faire suivre est déjà une mère responsable. Il n'en revient toujours pas de ne jamais m'avoir demandé mes papiers.
Le bébé bouge peu, il amorce sa descente, me dit-on. Et moi j'amorce le summum d'une douleur intenable.
Plusieurs sage-femmes assez jeunes entrent dans la salle. Je vois flou mais je les entends :
- "Un accouchement sans péri, je veux voir ça !"
Je crie. Je suis persuadée de crier moins fort que la "dame de 7h00". Je veux m'en persuader. Et puis moi si je crie c'est que j'ai VRAIMENT mal.
Je prie à chaque contraction, ça me déchire le ventre, mais je récite mon Notre Père... La sage-femme me conseille d'essayer de récupérer entre chaque contraction.
Mais j'ai l'impression d'en avoir en continu !
Je suis à 8 doigts... Plus que 2... Deux foutus doigts avant de serrer mon bébé dans mes bras...Que c'est long...


Mon fils a 10 ans aujourd'hui à 15h15. Ma crevette est devenue mon Grand. Je me sens vieille ce matin.
La jeune fille de 17 ans (et onze douzième) est devenue une femme de bientôt 28 ans. J'ai grandi avec mon fils, ni trop vite ni trop lentement.
Je me suis laissée le droit d'être une jeune femme, d'aller en boite, de boire un (deux) coup, d'avoir des ptits copains. J'ai découvert qu'on pouvait ressentir la douleur de son enfant physiquement, qu'on pouvait pleurer de le voir rire.
Bon anniversaire mon fils !

Demain si tu veux, ma lectrice adorée, je te livre la suite de cette journée où je suis devenue mère. Promis, ce serait moins cul-cul qu'aujourd'hui, y'aura de l'action, des contractions, des cris, des larmes, du sang ! Et un bébé !
Mais bon, aujourd'hui, je me sens toute mielleuse et pleine d'amour... je me sens vieille aussi...

P.S : la photo c'est mon Grand Haricot et moi sur une plage de Guadeloupe en novembre dernier.
 
P¨.S 2 : Ce soir, on fait péter le Champomy !


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4 commentaires


  1. je suis presque en larmes de te lire !

    ça me rappelle beaucoup de souvenirs aussi...surtout le toucher vaginal...au bout de 15 fois, j'ai hurlé que je ne voulais plus être touchée parce que j'avais été violée petite et que ça me
    rapellait de mauvais souvenirs...
    je n'ai pas été violée et j'ai eu honte d'avoir dit ça...surtout quand on m'a proposé de voir un psy juste après...
    Bref,j'ai eu la chance d'accoucher avec mon mari à mes côtés mais ça reste une expérience unique de ma vie de femme !
    Bon anniversaire au grand haricot et bises à toi !


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    1. N'ai surtout pas honte de ton mensonge...quand on a mal, on est prêt à tout pour que ça s'arrête !
      Moi je pensais tellement à la douleur que quand la sage -femme m'a dit "courage, vous allez avoir votre bébé", j'ai failli dire "ah oui c'est vrai"...j'avais presque oublié !!


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  2. C'est malin, tu m'as fait pleurer !
    Bon anniversaire à ton fils. (le mien est arrivé 5 mois après)


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  3. Ahlalal ça m'a trop émue de lire ça...


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